30.05.2010

La balance qui balance

Un mois sans écrire une ligne. Je vais être franc, c'est le temps qu'il m'a fallu pour charrier ma femme de la cuisine au cabinet de la diététicienne. C'est fou comme une balance peut balancer parfois. Je  veux dire, on ne peut rien lui cacher. Et encore moins l'empêcher de crier le résultat sur tous les poids. Pas de favoritisme, personne ni échappe. On a beau lever une jambe, s'appuyer contre l'armoire et arrêter de respirer, rien n'y fait. Une véritable cafteuse digitale qui, comme une bombe, prend un malin plaisir à annoncer en rouge et en chiffres que tout risque d'exploser d'une minute à l'autre.

En revenant de chez la diététicienne, ma femme s'est réjouie d'avoir reçu un journal intime alimentaire dans lequel elle devait confier non seulement ce qu'elle ingurgitait, mais combien, quand et pourquoi. Ce qui a donné lieu à d'étranges conversations.

-Cœur, combien il y avait de roastbeef dans l'assiette?
-Euh, 120g je crois (je mens)
-Tu trouves que j'ai plutôt mangé dans une atmosphère de détente?
-...

Pendant qu'elle remplissait les cases vides, je ne parvenais pas à oublier ce chiffre écarlate qui clignotait sans arrêt contre le fond de ma boîte crânienne:  80kg

Ma femme n'avait pas seulement atteint le point de non-retour, mais aussi le poids de son mari.

20.04.2010

Désolé, j’ai piscine


Le cerveau de ma femme nage dans le bonheur. Pire, il patauge dans une écœurante béatitude. Beurk! L’inconvénient c’est que la matière grise se noie dans un tourbillon de neurones totalement déboussolés. L’avantage c’est qu’on peut la secouer, la soulever, la déplacer sans qu’elle ne bronche. Comme un bibelot d’appartement ou un fumeur d’herbe aguerrit qui tire, à l’aise le type, sur sa 245e bouffée. Le sourire jusqu’aux yeux, les yeux sur ses mains et les mains sur son ventre, ma femme est en mode économie d’énergie. L’important c’est son ventre. Je pourrais lui disloquer la tête à l’aide de sa jambe gauche que ses mains ne bougeraient pas.

Dieu est certainement en train de me tester. Peut-être veut-il me remercier d’avoir épousé un mignon petit requin il y a presque un an, en me confiant aujourd’hui un vulgaire poisson-ballon inoffensif qui ne gonfle pas seulement quand il est en danger. Evidemment, quand on a soudain le Q. I. d’une enfant de quatre ans, il faut réapprendre à s’occuper. Il m’arrive d’ailleurs de prendre des initiatives.


-    Mon cœur, j’ai congé. Si on prenait la voiture et qu’on partait loin, loin, loin?
-    Peux pas… J’ai piscine lundi soir… D’ailleurs, tu peux m’emmener?

Difficile d’imaginer une demi-douzaine de Mamy Soon en gestation et en maillot de bain, se comparant le bidon parmi et se tenant la main pour mieux grimper sur la planche flottante. Exercice auquel ma femme a d’ailleurs lamentablement échoué. «Ça m’énerve!» grommelait-elle encore, une fois rentrée, en déployant son maillot trempé sur toute la surface de l’étendoir. Un maillot de bain qui, soit dit en passant, aurait la capacité d’étouffer la totalité des élèves accoucheuses en moins de dix secondes, s’il venait à éclater en pleine génuflexion collective.

- Alors, comment c’était?
- Mon cœur, tu sais, dans la piscine, ben, je touchais le fond!

A-t-on vraiment besoin de toucher le fond pour perdre pied?

19.04.2010

Daddy, Daddy Poor

A la suite d’une agréable partie de jambes en l'air mal maîtrisée, un jeune trentenaire plutôt bobo s'est réveillé franchement prolo. Le bobo c'est évidemment moi. Enfin prolo. Bobo à la tête. Aïe.

Dommage collatéral ou magnifique concours de circonstances, celle qui s'apprête à sucer le sein de sa mère s'entraîne déjà sur mon porte-monnaie. Baby Soon est une pompe à fric précoce. Et Daddy Soon se contente aujourd’hui de lécher les vitrines. A moi les vieux frocs aux fripes. Les factures frappent sans sommation et ma ceinture salive à l’idée de semer ses premières marques sur mes slips.


Mon budget est devenu subliminal. Je troque déjà les brunchs dominicaux à 12 francs la bouchée contre des croissants précuits sous emballage familial. Mes plans ne sont plus nocturnes mais d'épargne. Les fonds propres devraient logiquement remplacer les fonds de bouteilles. Je quitte Jack Kerouac sur la route. Bonne chance vieux, là où tu es. Fini la Beat Generation. C'est Louis la brocante au quotidien. On chine à défaut d'y aller.


Mieux vaut prévoir comme disent ceux "qui connaissent" et que je ne connais pas. Une devise qui me divise.

La nuit, je m’imagine souvent dans l’un de ces atroces tea-rooms pour retraités gourmands et mamans bavardes, à commander une infusion sans sucre en comptant la ridicule caillasse qui agonise dans mes poches. Et m’en satisfaire, dans un long soupir, en balançant un immonde clin d'oeil à la serveuse.

Ne t’inquiète pas petite chose, je m’affaire à protéger tes arrières à coups de complémentaires. Mais si une poignée de billets peut assurer ta vie, rien ne préserve ton existence.

Regarde ton (futur) père.

17.04.2010

Ma femme est stupide

Ce titre n’est que pur provocation. Daddy Soon s’apprête à nourrir trois bouches donc, à défaut de faire les gros titres, il gonfle le sien.

Il est 9 h 45 quand j’estime avoir tout préparé pour son arrivée à la cuisine. 9 h 46, alors que son pain se dore verticalement la mie des deux côtés, Mamy Soon réorganise sans m’en vouloir les pièces de son petit-déjeuner comme Kasparov n’a jamais pu le faire sur son échiquier. Le couteau doit s’assurer un espace suffisant afin qu’il puisse ramper le long de l’assiette. Sans heurter la tasse. Deux sucres dans le café. Pas trop chaud le lait. «Elle est où la cuillère?» Le journal du jour épouse géométriquement le bord de la table pour qu’il ne fasse qu’effleurer le beurrier une fois déployé. Pas question de lire de biais. Au fil des nouvelles, seule la numérotation des pages échappe à sa vigilance. Elle digère jusqu’aux brèves que le journaliste lui-même n’a pas crû bon de lire avant de les dupliquer sous les petites frasques indigestes des grands de ce monde. A l’autre bout de la table, je tire sur ma cigarette et sur mon débardeur trop petit en maudissant les gouttes de pluie qui fouettent le bitume de l’autre côté de la vitre.

«Carrément. Eveline Widmer-Schlumpf soutient personnellement les sans-papiers lausannois. Ah, et tu as oublié le jambon.» En se levant pour réparer ma faute, récurrente, elle se cogne à mes sourcils en érection. Quand je la regarde se dandiner, avec cet équilibre fragile, en direction du réfrigérateur, je me dis soudain que Jésus n’a fait que la piétiner cette mer. Car Mamy Soon est heureuse. Un messie pour son piètre mari ne parvenant qu’à saloper la nappe de ses cendres beaucoup trop matinales. Son ventre lui sert de boussole. Un poids qui la penche peut-être en arrière, mais qui la tire vers l'avant.

Ma femme est heureuse.

Tous les matins, je la regarde dévorer son sandwich ridicule, car je sais qu’elle s’apprête à faire de même de la journée qui l’attend. Elle croque la vie comme un sportif une branche de céleri. En se moquant de ses tristes pairs médicamentés qui n’ont toujours pas digéré leur existence calorique. Son visage abrite le faciès d’un enfant de huit ans devant son premier jeu vidéo violent et le mien après l’amour. Une sérénité aujourd’hui hautement condamnable.

J’ai ouvert la fenêtre. Elle a refermé le journal et la barquette de fromage à tartiner.
«Chouette, regarde Daddy, il va faire beau aujourd’hui.»
– Oui, grâce à toi.

Ma femme n'est pas stupide et la grossesse ne rend pas bête, heureusement. Elle rend heureux. Bêtement.

13.04.2010

Si je meurs, je suis mort

Donner la vie implique, dans la mesure du possible, de conserver la sienne.
Je n'ai pas le droit de mourir.
Tu m'en voudrais.
Evidemment à mort.

Alors finis les freinages d'urgence et les marches d'escalier quatre à quatre.
Terminés les sottises et les sauts de l’ange.
Les huîtres et les angoisses surannées.

Penser à m’éloigner des prises électriques défectueuses et des maladies infectieuses.

Il me faudra aussi décliner les boulots tuants. Et les fuites en avant.
Eviter le suicide commercial et la défonce collective.
Ignorer les hommes à la mer et les vagues à l'âme.

Je ne pourrais plus jamais m'ennuyer. A mourir.
Mais, ça, tu m'en empêcheras.

Je t’aime déjà.

Mais pardonne-moi d’avance de ne pas t'aimer à mourir.

Francis Cabrel est un sale menteur.

12.04.2010

Baby-vroum


Attendre un bébé n’est pas si différent que d’envisager l’acquisition d’une voiture. Seule certitude avant l’achat: la présence de quatre roues, d’un moteur et d’un volant (quand tout va bien). Le reste n’est rien d’autre qu’une averse d’options plus ou moins onéreuses, arrangées en symphonie commerciale dissonante. Et encore faudrait-il pouvoir l’essayer avant. (Evitons d’emblée le procès en précisant qu’un bébé ne s’achète pas).

Dans le rôle du vendeur retors qui sourit avec beaucoup trop de dents, la copine venant d’accoucher. Une espèce très répandue sur les terrasses de café à l’arrivée des beaux jours, qui trépigne à l’idée de vous noyer sous les anecdotes ou de vous prêter son chiard le temps d’un raccord maquillage. Nous avons la chance, Mamy Soon et moi-même, de pouvoir compter sur ce que je vais donc appeler un "bébé de démonstration". Un bébé accusant peu de kilomètres au compteur et disposant d’une maniabilité bienvenue lorsqu’il s’agit de se faire la main (il paraît judicieux de demander l’accord préalable de la mère pour le lancer dans les airs).

Comme pour une voiture, il faut passer par le contrôle technique d’usage avant d’imaginer la couleur du porte-gobelet. Vérifier la vivacité générale et le maintient de la nuque dans les virages, puis terminer par une série de mini crash-tests intelligemment orchestrés. Bien sûr, la propriétaire y va de ses conseils désintéressés et d’une pertinence rare: "Vous savez, il y a des bébés qui pleurent plus et d’autres moins.» Ma femme, concentrée, prenait des notes dans le ciel à l'aide d'un stylo imaginaire, pendant que je sirotais ma bière en enchaînant grimaces et petits bruits de bouche douteux en direction du "bébé de démonstration" médusé.

- "Vous ai-je déjà dit qu’elle a fait GROMPFFFTRBLELBLE quand je lui ai levé les bras hier?"

- "Oui..."

Un besoin de partager ce nouveau quotidien avec ceux qui l’ont déjà vécu, ceux qui s’apprêtent à le faire et ceux qui ne le connaîtront peut-être jamais, qui prouve que donner vie à un enfant est un événement singulièrement ordinaire. Une sphère privée d’intérêt public. Un cocon ouaté qui éclate au grand jour. Une bébé-réalité.

Moyennement convaincu par la couverture «tête de canard» qui emballait le "bébé de démonstration" du crâne aux talons, j’ai soudain pris conscience qu’au niveau des options, cela risquait d’aller bien au-delà d’une paire de baffles balèzes, vissées sur la plage arrière.

Vroum.

Vous ai-je parlé de la poussette Maclaren?

06.04.2010

Et l'on se fige...

daddyphoto.jpg

01.04.2010

Effet boule de poils

Cat Soon venait de remporter un combat plutôt électrique contre un bouquet de câbles, lorsqu’elle s’est mise à miauler à l’aide depuis la cavité centrale de la lampe du salon. En moins de temps qu’il m’en a fallu pour assimiler la scène, je me suis retrouvé avec une Mamy Soon en boule à cause d’une boule de poils dans une boule lumineuse. En deux interminables mouvements et autant de grognements, ma femme s’est éprise de la lampe au point de la hisser violemment sur son épaule. Atlas n’aurait pas fait mieux.

Quand vous découvrez votre femme secouant un abat-jour vintage comme une maraca géante, dans l’espoir de libérer le chaton familial par l’unique orifice disponible, vous comprenez soudain qu’elle se sent mieux. Confortablement installé sur la méridienne du canapé, je l’admirais punir notre chatte d’une série de coups de pantoufle sur la queue. Elle, qui porte tout le poids de notre union sous le sternum, avait enfin détourné les yeux de son propre nombril en érection. Attendions-nous enfin ce qu’on appelle communément un heureux événement?

Plus de nausées, moins de sautes d’humeur. Mamy Soon va mieux. Hormis peut-être ce dodelinement du bassin probablement piqué à Tinky Winky sous narcotiques. Vous savez, cette démarche proche de celle qu’on adopte au moment d’acheminer un carton de livres vers le camion de déménagement. Satisfaite de la raclée qu’elle venait de flanquer à Cat Soon, et heureuse de m’avoir diverti, ma femme s’est recouchée à mes côtés. Une soirée comme une autre chez les Soon.

Quatre minutes d’effort qui lui ont coûté deux gouttes de sueur, un souffle coupé et d’immenses étoiles dans les yeux. L’amour c’est quand un chaton dans une lampe vous enveloppe dans un fou rire.

30.03.2010

Douche froide

Baby shower: réunion à majorité féminine organisée pour (souvent par) la femme enceinte, dans le but d’arroser un bébé pas encore né de babioles parfois utiles. Une soirée réputée sans chichi et sans papa durant laquelle les nanas sont autorisées à causer biberon et les hommes priés d'aller tâter du bourbon. Ailleurs. Tu prends tes clics sinon c'est la claque. Bien sûr, pour les barbus qui se saluent en se faisant mal (épaule, main, dos, à choix) c’est un bon moyen d’aller tutoyer du goal en proférant des jurons mais l'homme moderne, lui, s'interroge. Pourquoi n'aurais-je pas le droit, moi aussi, de jouer à lécher des couches souillées de chocolat de cuisine? De brandir un tire-lait flambant neuf en glissant sur le godemiché de la copine? De parler de cul avant d'en torcher? De chanter des bêtises avant d'en punir?

De plus, ce qui peut passer pour un cadeau dans les bras d’une femme enceinte shootée aux hormones, devient un fardeau à construire, faire fonctionner, réparer et jeter une fois dans les mimines de bébé (ou de papa). Un casque antibruit, une boîte familiale d’antidépresseurs et un punching-ball sont souvent aussi appropriés qu’un baby-phone dolby surround, ou qu’une poussette fabriquée par la NASA. Alors franchement, mieux vaut être présent au moment du déballage.

Mais quand, cerné de femmes (dont la mienne), je me suis décidé à dénoncer ce qui apparaît clairement comme une odieuse discrimination, c’est en compagnie de milliers de points d’interrogation qu’une invitation s’est échappée de la bouche de l’une d’elles. Il n’y a rien de pire que d’être convié sans conviction.

Décidément, je n’aime pas les soirées sexuellement orientées.

Alors si les femmes commencent à trier leurs combats dans la guerre des sexes, je sens que Daddy Soon va virer féministe.

29.03.2010

Tout un cinéma

Un soir que j’enfonçais avec une belle assurance mes trois plus grosses phalanges dans sa chair bombée, Mamy Soon embrassait goulûment son milk-shake à la fraise. La sachant dotée de doigts de maître pour diriger l’opération, j’ordonnai à mon sang de rester froid le plus longtemps possible. «Voilà, maintenant tu relâches doucement et, tu verras, elle va te répondre.» Evidemment, j'ai tendu l'oreille alors que la réponse me tapotait les ongles. «Elle bouge.» C’est comme ça qu’il faut dire je crois. Baby Soon bouge. Si l’événement n’a pas empêché ma femme de déglutir son machin glacé, dans ma réalité d’homme, ma fille a bougé comme Frankenstein a été vivant, Armstrong a marché et Tiger Woods a trompé. Un événement majeur après quoi rien n’est plus pareil. Il y a désormais un avant et un après «Baby Soon bouge».

Un peu comme Avatar, le film. A chacune de ses apparitions sur toile géante, James Cameron renvoie ses rivaux réviser leurs gammes technologiques. Le développement intra-utérin d’un fœtus me fait d’ailleurs penser à l’évolution du cinéma au fil des bobines. Pour faire (très) simple: le muet, la couleur et la 3D.

Je me rappelle avoir déchiffré le test de grossesse comme on lisait le sous-titrage des répliques dans un Chaplin. D’avoir, ensuite, découvert le «visage» de ma fille comme a dû le faire mon grand-père avec celui de Becky Sharp dans le premier long-métrage en Technicolor. La 3D, enfin, offre aujourd’hui cette fantastique sensation de liberté. Cette impression grisante de pouvoir pincer, dans le dernier Tim Burton, la truffe humide du chat du Cheshire lorsqu’il s’approche trop près du paquet de pop-corn. Oui, l’écran de cinéma n’est plus ce tout-puissant bouclier à notre immersion totale dans l’Histoire. Comme le ventre d'ailleurs.

Bon sang, n’aurais-je pas, là, découvert l’ultime clef qui permettrait à l’homme de résoudre le mystère de la grossesse? Suffirait-il donc de coiffer son nez d’une paire de lunettes spéciales pour se glisser en toute connaissance de cause dans l’esprit exalté d’une femme enceinte?

Merci James, merci Tim. Grâce à vous, je vais enfin comprendre pourquoi Mamy Soon a besoin de violer ce milk-shake à la fraise alors qu’elle vient à peine d’assassiner un Big Mac et son bataillon de frites.

25.03.2010

Toi, moi et quelques parenthèses

Mamy Soon,

Je ne suis plus seulement ton mari et pas encore son papa. Une créature hybride faite de bras, de jambes et de repères qui patinent. Je quitte sans regret cet adolescent qui a bien rigolé avec sa mobylette mais, pour qui, l'heure d'enfourcher une Harley-Davidson a sonné. C'est vrai, nos balades corporelles ont changé d'itinéraire. Il y a aussi toutes ces nuits élastiques auxquelles on a soudain flanqué un couvre-feu. Mais les bières que l'on descendait ensemble dans la cour et dans l'urgence nous attendront le temps qu’il faudra. Et nul besoin d’ivresse pour prendre de la bouteille.

Peu importe que le baby-phone, toujours sous cellophane, ait remplacé le décapsuleur et que tes phrases polissonnes suffoquent sous les haut-le-cœur. Accroche-toi, car c’est aujourd’hui que nous devons flamber l'avenir à crédit.

N’ayons pas peur d’être coincés entre parenthèses pendant la grossesse et cernés de guillemets dès la naissance. L’encre coule désormais à flots. Attendre un enfant est une biographie à quatre mains.

Attendre un enfant est la plus agréable des impatiences.

Une étape jalonnée de métaphores claudicantes mais de laquelle, crois-moi, nous sortirons vainqueurs. Tu en sortiras moins grosse et moi grandi.

A tes côtés, "futur papa" est un réjouissant anachronisme.

24.03.2010

Pour un pet de travers

«Ooooooh, je crois que Baby Born a fait un petit pet!» Baby Born c'est la fille d’un couple d’amis qui venait de se soulager sur une cuisse féminine apparemment consentante. Nous plongions oisivement nos bouches dans un bouquet de cappuccinos fumants lorsqu'elle exprima ce petit rien qui fît pourtant l’unanimité. Toutes les pupilles s’étaient dilatées et les bras volaient au-dessus des têtes. Une atmosphère de naissance planait dans le bistrot, chapeautée par une serveuse mexicaine en guise de piètre sage-femme. Jamais je n’avais assisté à une telle réjouissance pour un pet, aussi insonore soit-il. Un misérable prout qui, de surcroît, n’était pas son premier. Personne pour s’offusquer? Personne pour se boucher les narines de dégoût? Je nageais dans un épais délire.

Pas froissée, la victime bombait même le corsage, ravie d’avoir été l’élue. Baby Born l’avait choisie pour accueillir son offrande parfumée. En observant son visage s’épanouir, je me suis dit que les femmes d’aujourd’hui avaient d’étranges manières d’être dans le vent. Que rien n’aurait été pareil si c’était moi qui avais pété sur son pantalon et que, enfin, j’avais visiblement encore des choses à apprendre avant d’accueillir Baby Soon. A propos, est-ce que ça pète un fœtus? J’évitai évidemment de poser cette question à haute voix, de peur de déchirer l’hallucinante allégresse.

En lapant les derniers nuages de mousse qui s’agrippaient à ma tasse, je suis arrivé à cette surprenante conclusion: un pet d’adulte, ça pue et c’est dégueulasse. Un pet de bébé, ça pue mais c’est mignon.

Alors que la mère déballait frénétiquement son sac de premiers secours – on ne sait jamais ce qu’un prout peut augurer – je compris vite que je m’étais inquiété pour rien, car Baby Born n’avait pas pété. Ce n’était qu’un gros caca.

23.03.2010

Chanter contre le vent(re)

Il arrive un moment durant la grossesse où bébé est capable de tendre autre chose que les nerfs de ses futurs parents. En l'occurrence, son oreille. Mais avec le foutoir qui l'entoure, on imagine facilement que sa perception des sons ne soit pas tout à fait la même que dans un studio d'enregistrement. Peu importe la taille de la caisse de résonance dans laquelle il barbote, d'ailleurs. Alors oui, le bébé entend. De là à affirmer fièrement qu’il écoute, il y a un pas.

"Ben chante-lui un truc." Outre le fait que Mamy Soon soit passée maître dans l'art d’utiliser l’impératif sans formule de politesse, cette phrase a le mérite de soulever une question majeure: peut-on se résoudre à ne lui chanter qu’un «truc», sachant qu'en moins de trois refrains mal goupillés on a le pouvoir de ruiner l'avenir musical d’un futur adulte? Je me remets à peine des mélopées d’Herbert Léonard (période prénatale) et des envolées lyriques maladroites de Jeanne Mas (période prépubère) que, ça y est, c’est à mon tour de traumatiser 23 petits centimètres de vie humaine?

J’ai mis une vingtaine d’années à chanter autre chose que Jean-Jacques Goldman devant mon miroir. Un quart de vie (si tout va bien) à comprendre que Johnny Hallyday, ben non, ça n’est pas rock’n’roll. J’ai la chance, aujourd’hui, de pouvoir apprendre à ma fille que les Beatles n’étaient pas qu’une petite voiture un peu boulotte et hors de prix. Alors chanter un «truc», non.

C’est un peu comme tous ces candidats à la Nouvelle Star qui refusent de se limiter à reprendre a cappella un tube mondialement connu (en France) et qui débarquent avec une demi-douzaine de ukulélés sous le bras.

Quand je pense que la plupart des futurs pères se penchent sur le nombril de leur femme comme ils vont détruire My Way dans le bar-karaoké du coin, permettez-moi d’y aller mollo. Trémolo.

21.03.2010

Elle me zappe et me mate

Que vous décidiez de faire la vaisselle, de fumer votre clope sur le balcon ou de raser vos poils de moustache, rien n'y fera. Vous pouvez même aller jusqu'à inviter sa mère à dîner. Croyez-moi, enceinte, votre femme aura toujours le dernier mot. C'est elle qui porte la (grande) culotte, le masque de Batman, le mouchoir en papier de Monk (mais sans les tocs). C'est elle la star. La star d'un feuilleton en neuf très longs épisodes, sans coupures pub et sans second rôle. Quarante semaines durant lesquelles elle vous zappe à la chaîne.

Jusqu'au jour où, planté devant les Maternelles sur France 5, vous craquez: entre un bec sur le nombril et une gorgée de bière, vous osez relativiser sa grossesse en regard de la sale journée que vous venez de passer.

Un moment de relâchement. Une syllabe qui bave. Et un grand crétin qui aurait peut-être dû la fermer avant qu'elle ne l'ouvre en mitraillant du regard: "Moi je vais donner la vie, essaie de faire mieux.» Et l'envie immédiate et irrépressible d'en retirer une de vie… c'est "mieux"?

19.03.2010

Sale(s) gamin(s)

La plupart des hommes sentent le vent des responsabilités leur fouetter le visage à la remise des diplômes ou lorsqu’ils quittent le nid. D’autres, comme moi, ont besoin de se prendre un test de grossesse entre les deux yeux pour réaliser que, sous la barbichette, ils ne sont encore qu’une bande de gamins arrogants et prétentieux. Et quoi de mieux qu’un petit être visqueux logé au creux de ma femme pour prendre conscience que sa propre existence glisse depuis des lustres sur la mauvaise pente?

Mais, c’est bien connu, nous frémissons devant l’inconnu. Une frousse paternelle qui engendre aussi son lot d’actes pour le moins excessifs. Comment peut-on par exemple convoquer une pléiade de conseillers en assurance-vie dans sa cuisine alors qu’une facture d’électricité sur deux finit encore en vulgaire réceptacle à pelures de pommes de terre? C’est un peu comme si vous achetiez un Perfecto vintage de 15cm2 avant même de connaître le sexe du bébé (oui, bon).

Prévoir une pièce de plus en vue d’un futur déménagement est parfaitement normal. Se lancer dans une série d’équations absurdes pour évaluer ses chances de devenir propriétaire l’est beaucoup moins. Surtout si le dernier logement squatté par vos slips sales appartenait à une colocataire.

Comme disait un célèbre paléontologue (hors de question que je vous divulgue ma source), il est plus facile de se sentir prêt à avoir une fille que de réaliser qu’elle vous aura, vous, comme père.

16.03.2010

Ma femme est grosse II

essoreuse.gifMamy Soon est passée de 0 à 5 mois de grossesse en… deux semaines. Ses joues ont gonflé à une vitesse telle que ce sont ses cheveux qui semblaient rétrécir chaque jour un peu plus. Et franchement, lorsque vous surprenez votre femme assise en biais sur les toilettes, impossible de ne pas soupçonner une enveloppe qui s'affole.

Vous me direz que j'attaque ses vallées de chair au piolet mais, pour ma défense, on ne m'a jamais glissé la bonne boussole entre les mains. Certains spécialistes (votre mère) s'acharnent à vous assurer qu'il n'existe pas plus belle manière pour une femme de crier sa fierté d'être enceinte. D'abord ma femme ne crie pas, ensuite, pourquoi diable lui faudrait-il un coffre aussi imposant pour persuader les tympans de parfaits inconnus que, oui, donner la vie c'est le pied?

Récemment, une collègue, qui doit péniblement atteindre le poids d'une marathonienne hyperactive, m'apprenait non seulement sa grossesse, mais son avance significative sur ma femme. Quelques semaines de plus au compteur, un ventre pourtant invisible à l'œil nu et un peu de fatigue comme unique symptôme. Un peu seulement. "Ah oui, j'ai aussi vomi une fois" m'a-t-elle confié, gênée de ne pas souffrir d'avantage.

Cela m'aura au moins confirmé une chose: une femme enceinte n'est pas un appareil électroménager. Aucun numéro de série, ni de service client sur lequel taper, encore moins de garantie. Ben oui, si une essoreuse essorait comme une femme procrée, vous ne pourriez jamais prévoir la gueule de votre linge à la sortie.

Définitivement, Mamy Soon n'est pas une femme enceinte. Mais ma femme, enceinte.

12.03.2010

Bambin n'est pas Bambi

Comment voulez-vous lâcher une larme face à un squelette aussi émouvant qu'une scène en laboratoire des Experts à Miami? Scotché sous l'écran du gynécologue comme le ferait un étudiant arriviste et mégalomane devant Arte un lundi soir à minuit, je tentais de faire bonne figure pour éviter de m'en prendre une dans la gueule. Malgré une bonne poignée d'onomatopées pour la forme, un bouquet de questions techniques pour le médecin et une remorque de sourires taillés dans le marbre pour ma femme, rien n'y faisait. La crise helvético-libyenne paraissait plus pertinente que le pixel géant qui se baladait sous mes pupilles atrophiées.

Pensant le gynécologue toujours en train de régler le poste, j'ai baissé ma garde le temps d'un soupir. Mais la nouvelle est tombée plus vite que le pantalon de ma femme en début de consultation: Baby Soon est une fille. Pendant que le docteur nous décrivait ses minuscules ovaires avec une précision effrayante, je ne voyais encore qu'un test de Rorschach mal calibré auquel j'aurais échoué. Une position aussi confortable que celle adoptée par Mamy Soon sur son transat de torture.

Mais sachez, Messieurs, que vous ne serez pourtant jamais aussi fiers d'une annonce qui vous échappe à ce point.

Malgré tout, et pour prévenir tout incident oculaire, j'invite les futurs pères qui s'attendent à découvrir un joli bébé tout rose qui suce son pouce (et l'énergie de sa mère) à bannir les magazines dont le nom commence par "bébé" et finissent par mal tourner. La presse souffre, même la familiale. Du coup, elle vous sublime la naissance d'un bambin comme d'autres la mort de Bambi. Brrr, il est vraiment glacé le papier. Vous avez dit Bad?

11.03.2010

Scanner (à vif) II ou l’abécédaire symptomatique

Aigreur (estomac)
Aigreur (humeur)
Ballonnements
Courbatures
Dysenterie
Egotisme
Flatulences
Gémissements
Hystérie
Irritabilité
Jérémiades
Kystes
Larmes
Mauvaise foi
Nausées
Obésité
Palpitations
Querelles
Renvois
Saignements
Thyroïde
Ulcères
Vagissements
Water-closet
X (l’appétit sexuel d’une femme enceinte n’est pas une légende urbaine)
"Y va me ramener mon plateau-repas oui?"
Zzzzz

Reste à trouver le bon moment pour lui annoncer que j’ai pris froid.

Scanner (à vif)

Ma femme a oublié de me dire qu'elle avait glissé le Guinness Book des records dans son caddie prénatal. Quand certaines femmes enceintes ont la bonne idée de se mettre à la gym aquatique, Mamy Soon, elle, décide d'attraper 198 pathologies en neuf mois et, dans la mesure du possible, sans mourir.

Quelqu'un qui rêve depuis toujours de piquer une tête dans un scanner cérébral plutôt que dans la mer de Corail, ne pouvait décemment pas envisager la grossesse de manière conventionnelle.

Sans aller jusqu’à demander qu’une plaquette «Ici ont patienté Mamy & Daddy Soon» soit clouée dans la salle d’attente des Urgences, du neurologue, du gastro-entérologue, du généraliste et de l'indétrônable gynéco, j'ai rapidement été en mesure de réciter par cœur le planning de garde des infirmières, d’énumérer les tics du médecin et de débattre sur le modèle de stéthoscope utilisé. De longues heures mortes durant lesquelles il faut pouvoir dompter son impatience, car si votre sang ne fait qu’un tour, n'oubliez pas que celui de votre femme passe plus souvent par l’aiguille d’une seringue qu’il ne coule dans son artère jugulaire.

J’ai récemment pu étrenner ma nouvelle voiture dans un périple gastro-entérologique mémorable. Entre une thyroïde qui péclote et un estomac qui festoie, impossible de faire un choix. Il faut foncer. Tout le monde vous le dira, mieux vaut une fausse alerte que pas d’alerte du tout. Une fois de retour, ne vous focalisez pas sur le suppositoire qu’elle est censée introduire le soir même. Faites abstraction des clapotements singuliers en provenance des toilettes et, surtout, dites-lui que vous l’aimez.

Car quand la qualité, la couleur et la texture des vomissements de votre femme n’ont plus aucun secret pour vous, la relation de couple passe automatiquement à un stade supérieur, celui de la préservation des acquis.

09.03.2010

James Bond contre Mona Lisa

Quand ma femme remonte maladroitement son collant XXL devant le miroir en singeant le sumo juste avant un combat et en me glissant au passage qu'elle ne porte pas de soutien-gorge (tout ça avant de partir à la poste),  difficile d'y voir une quelconque connotation sexuelle. Je vous vois venir mais, détrompez-vous, ce n'est pas tant l'inédite circonférence de son corps que son rôle de maman qui perturbe mes antennes de mâle primaire.

Du jour au lendemain, celle qui m'avait définitivement convaincu du pouvoir sexuelle de la Femme, se retrouvait flanquée du syndrome de Mona Lisa. Vous savez, les deux bras joints sur le ventre, comme pour le protéger, avec ce petit sourire sibyllin. Si la position peut aussi évoquer une grand-mère irrémédiablement assise devant Darius Rochebin à 19h30, elle prouve surtout une chose: ma femme est en mission.

Une mission abdominale qui se mène en solo, malgré tous mes efforts pour me placer en renfort dans les moments les plus critiques. Et pas moyen de se reposer sur le corps médical, car le gynécologue est finalement à la femme enceinte ce que Q est à James Bond. Un soutien technique indéniable mais, au final, c’est quand même 007 qui se jette de l’immeuble en feu.

Oui, femme enceinte est un métier de tous les dangers qui ne devrait laisser que peu de place à la gaudriole. Et à quoi que ce soit  d'autre d'ailleurs. Bien sûr, c’est une vision d’homme (et encore, pas tous). Mais souvenez-vous, Messieurs, que la seule chose que vous avez au ventre, vous, c’est la peur. Cette peur de voir la mission la plus importante de votre vie capoter sous votre regard impuissant.

Alors quand elle vous tend ses charmes comme elle remonte ses collants, vous avez le droit de lui remettre ses mains sur le ventre, de lui glisser à l'oreille qu'elle est une œuvre d'art et de penser très fort à Léonard de Vinci. Enfin, jusqu'à terme…